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Vieillesse et fratrie : renouer le dialogue avec un médiateur familial

La dépendance d'un parent âgé crée des situations d’huis-clos familial, terreaux de conflits qui compliquent la prise de décisions communes. Pour renouer le dialogue, la présence d'un tiers neutre est efficace. Hizy a choisi d'explorer une pratique en développement dans le champ du grand âge : la médiation familiale. Anecdotes et témoignages.

C'est l'histoire d'un vieux monsieur qui tombe amoureux d'une voisine de chambre à la maison de retraite. Le couple roucoule, mais tout s'agite autour d'eux. Une histoire d'amour, à cet âge-là, ici, ce n'est pas possible, pas acceptable. Parmi ceux qui s'opposent et récriminent, des résidents, des membres du personnel, et un fils qui a bien du mal à voir son père veuf se remettre en couple. Un jour, la psychologue de l'ehpad parle de la situation à Pierre Galimont, médiateur familial et responsable du pôle Action familiale à l'UDAF (Union départementale des associations familiales de la Sarthe) 72[LB1] . Deux séances de médiation familiale vont permettre de comprendre ce qui sous-tendait le blocage : « Le fils reprochait à son père les infidélités faites à sa mère dans le passé, le père n'avait pas compris, ça ne parlait pas dans cette famille. » A la suite de la médiation, le couple est entré dans une nouvelle maison de retraite, où le fils est venu leur rendre visite à tous les deux.

La médiation pour remettre du lien dans les familles

Si cette histoire n'est pas tout à fait classique, elle raconte quelque chose du processus de la médiation familiale, pratique qui se développe aujourd'hui dans le champ du grand âge après avoir investi les situations de divorces et de séparation depuis les années 1990 en France. L'idée est d'aider les familles traversant des moments difficiles liés au vieillissement à renouer le dialogue, à apaiser les conflits familiaux, pour trouver des solutions acceptables par tous.

Les médiateurs familiaux reçoivent souvent des fratries, parfois de grande taille. Maguy Merlin, médiatrice familiale, ancienne présidente de l'association Médiation Part'Âge, se souvient d'une famille de dix sœurs. L'une d'elle, aidante principaleauprès de la mère, verrouillait tout, et les autres se déchiraient : « les attaques étaient virulentes, c'était très compliqué, mais elles ont réussi à donner leur confiance à l'une des sœurs qui avait beaucoup d'écoute et qui s'est proposée de discuter avec l'aidante principale. Une autre sœur a proposé sa maison pour se réunir. Le reste de la fratrie s'est ensuite fédérée autour de ces deux sœurs, de ces "meneuses" et cela a fonctionné. Elles voulaient toutes le bien-être de leur mère. »

Situation conflictuelle : sortir du blocage avec l’aide d’un tiers

Ces dynamiques de groupe peuvent se mettre en place et fonctionner sans médiateur familial. Lors d'une réunion de famille, pour peu qu'on parvienne à l'organiser et que l'on y vienne avec la volonté d'écouter et d'avancer, beaucoup de choses peuvent être dites. Mais quand le dialogue est bloqué ou la réunion impossible, la présence d'un tiers neutre peut aider à faire bouger des lignes qu'on croyait figées. Florence Gautheron, chef du service de médiation familiale à l'UDAF 69  explique : « Souvent, le conflit de famille s'est installé, de longue date, comme un mode relationnel. Quand les personnes perçoivent ce fonctionnement, elles découvrent en même temps qu'elles n'étaient pas si opposées qu'elles le pensaient. Le conflit était plus une question de forme que de fond. La médiation invite à réfléchir à ce que chacun peut dire factuellement sur l'histoire familiale, mais aussi de son cheminement propre dans cette histoire. » Et quand on prend conscience, ensemble, qu'on a tous un peu participé à l'installation des relations conflictuelles, on devient capable de discuter de façon plus apaisée.

La médiation familiale pour mieux communiquer avec les autres

Evelyne, 54 ans, et son frère étaient en conflit ouvert avec leur père de 93 ans sur la gestion de ses biens. Le vieux monsieur, qui ne peut plus tenir ses comptes seul, refusait de vendre la maison de famille, malgré la nécessité de payer la résidence senior où il vit. A chaque rencontre, il se mettait en colère. Le dialogue était impossible, jusqu'à la séance de médiation. Pourtant, le médiateur est reparti sans avoir permis de trouver une solution. Mais un changement est advenu : « Le contact s'est très bien établi, raconte Evelyne, le médiateur a su mettre notre père en confiance, le prendre en considération. Il l'a fait parler de sa vie professionnelle, mon père avait plaisir à raconter, alors qu'il a toujours eu du mal à s'ouvrir en présence de quelqu'un qu'il ne connaît pas. » Après deux séances de médiation, les rapports entre le père et ses enfants s'est apaisé. Il a accepté, depuis, de voir un médecin pour la mise en place d'une habilitation familiale qui permettra la vente de la maison. Evelyne sait que son père a du mal à accepter de ne plus s'occuper lui-même de ses affaires : « C'était bien qu'il puisse être entendu, on a compris son point de vue. »

La médiation familiale pour retrouver de la confiance en soi

Et c'est en effet parce que l'on a été entendu, que l'on est prêt à entendre l'autre ou à accepter que ce qu'on lui demande est excessif, que l'on va trop loin, que l'on est dans l'erreur. Ainsi, précise Françoise Duchâteau, médiatrice familiale au Centre de la famille et de la médiation, à Lyon, « ce premier moment où l'on écoute est très important. Lors du premier entretien individuel, la personne est légitimée dans sa souffrance, elle est autorisée à dire les choses comme elle les pense, malgré tous les sentiments contradictoires que les situations de vieillissement éveillent. On ne juge pas. Dans le conflit familial, la pensée est paralysée. Grâce à l'écoute, la confiance en soi remonte et la pensée se clarifie. »

La médiation familiale pour réintégrer la personne âgée

Les conflits dans les fratries sont difficiles à vivre pour le père ou la mère dont la dépendance grandit. Certains parents iront dans le sens de leurs enfants, ou d'un de leurs enfants, par peur de se retrouver seul. Le grand âge fragilise, crée un besoin accru de sécurité affective. Même si son discernement est diminué, la personne âgée ressent les difficultés et sait que c'est autour d'elle que les tensions naissent. La médiation familiale peut aider à lui redonner de la place : « C'est important que le parent soit présent, même s'il ne dit rien, ne comprend pas tout, il capte l'ambiance, le langage des corps, insiste Pierre Galimont. Si la personne aidée ne peut pas se déplacer, je vais à domicile, à la maison de retraite. Et si l'incapacité est trop importante, je matérialise la personne, avec un siège, une photo. » Ainsi, des enfants ont pu entendre leur mère leur dire qu'elle savait qu'elle devait entrer en maison de retraite, mais qu'elle voulait du temps, un an, et souhaitait qu'on l'écoute. Quand les choses sont exprimées et que leur mise en œuvre est possible, les solutions sont à portée de main.

La médiation familiale pour changer de regard sur la situation

Philippe, 54 ans, s'occupe au quotidien de sa mère atteinte de troubles de la mémoire. Il a des relations difficiles avec son frère qui reproche beaucoup de choses à leur mère. Un jour, Philippe a été contacté par une médiatrice : une amie de sa mère l'avait emmenée en médiation, pour faire parler cette famille. Il a accepté l'invitation, puis a convaincu son frère d'en faire autant, pour que les médiatrices* recueillent son point de vue : « Le bénéfice a été énorme pour mon frère, le simple fait qu'il s'exprime devant ces deux personnes a fait beaucoup de bien. » Une séance de médiation familiale a aussi permis de faciliter le quotidien entre Philippe et sa mère, qui ne veut rien jeter : « Ma mère vit dans une réalité qui est la sienne. Les médiatrices lui ont dessiné le plan d'une pièce de la maison, où l'on a rajouté les objets accumulés. Elles ont fait en sorte que ce soit elle qui intervienne le plus. Ça l'a ramenée dans la réalité. Par la suite, elle a fait disparaître des affaires qui traînaient. »

Une médiation dans la courte durée

Toutes les médiations n'aboutissent pas, mais nombre d'entre elles permettent de modifier, même légèrement, la dynamique familiale. Et cela ne prend pas forcément du temps. Il arrive qu'un simple courrier ou le coup de fil d'une médiatrice suffise. Le fait d'être contacté par une personne étrangère produit parfois une réaction salutaire : « mais pourquoi ma sœur ne m'a-t-elle pas appelée elle-même ? » Une première séance de médiation individuelle peut également être efficace, sans besoin de réunir toute la famille. Le fait d'avoir engagé la démarche aide parfois à rompre l'isolement d'un aidant épuisé, à le remettre dans l'action vis-à-vis du monde extérieur et le mener plus sereinement vers le reste de sa famille. Enfin, si plusieurs séances sont nécessaires, elles sont en général peu nombreuses. Marie-Odile Redouin, médiatrice familiale à la Maison de la médiation, à Paris, résume ainsi les choses : « La médiation, c'est de l'ordre d'une expérience qui se vit : c'est devenu possible car cela l'a été avec un médiateur. Cela crée une synergie positive, les représentations figées sont déplacées et tout le monde bouge. » Et la suite se vit sans médiateur, au sein d'une famille qui a accepté de briser le huis-clos, de laisser entrer l'air du dehors.

 

* Les séances se déroulaient en présence de deux médiatrices, comme c'est souvent le cas dans le champ du grand âge.

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Article par Elisabeth COMBRE disponible également ici

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